mercredi 1 mai 2013

De la "valeur travail"


Or voici précisément venir le temps de la grande résignation humaine. Le travail-dieu trouve à son tour des prêtres. La paresse est punie de mort. À l'Orient mystique, on institue le culte des machines. Les madones d'aujourd'hui sont des moto-batteuses. À l'horizon, dans les panaches laborieux des cités ouvrières, le miracle banni s'en va en fumée. Personne ne laissera plus à personne une chance unique de salut. Elle sonne, l'heure du grand contrôle universel. Qu'ils agonisent, ceux qui n'ont pas perdu la mémoire du Paradis, qu'ils agonisent donc ce soir quand les déments feront retentir les asiles de cette vaine clameur qui veut retenir le soleil. Je vois grandir autour de moi des enfants qui me méprisent. Ils connaissent déjà le prix d'une automobile. Ils ne jouent jamais aux voleurs.

Louis Aragon, La Défense de l'Infini.

dimanche 14 avril 2013

Un chant d'amour qui se perd


Il se confirme qu'il va être désormais de plus en plus difficile de parler des films de Terrence Malick, alors même qu'avec To the Wonder il aura peut-être rarement autant suscité d'idées préconçues. Parce que le Texan n'aura jamais été si vite en besogne pour sortir un film après le précédent, parce que, aussi, cela advient à un moment de son parcours où l'on se demande bien ce qu'il peut encore nous réserver question esthétique. Film mineur ? Film de trop ? Avant d'entrer dans la salle j'aurais pu prendre les paris sur le nombre de critiques parlant d'un cinéaste désormais enfermé dans ses tics... Eh bien non. S'il décline des figures désormais familières, c'est toujours au service d'un nouveau projet. À ce titre, To the Wonder est sans doute son film le plus intimiste, et peut-être aussi le plus pessimiste. Tout entier centré sur une poignée de personnages, il ne leur offre pour ainsi dire aucun arrière-plan. Malick, dans un premier temps, ne filme qu'un couple et une enfant ; il les filme presque comme s'il n'existait rien d'autre qu'eux, ou plus exactement comme si le monde aperçu alentour, dans leur proximité immédiate, n'existait que pour eux, dans un jeu de reflets symboliques permanent, communiant dans le même chant d'amour ; Malick l'heideggerien filme leur être-au-monde, avec une sorte de force de naïveté, qui rappelle étonnement le Murnau de Sunrise et de City Girl, exprimé dans une grammaire cinématographique nouvelle. Voilà donc des personnages qui auraient tout pour être heureux, et leur échec ne sera que de leur faute propre, sans fond social pesant ou circonstance historique atténuante, sans non plus de consolation mystique – n'en déplaise à ceux qui se gaussent encore des dinosaures de The Tree of Life, et sont trop contents de trouver dans la présence d'un personnage de prêtre, interprété par Javier Bardem, l'occasion d'aller apposer sur l'œuvre de Malick une étiquette de religieux illuminé et/ou catéchisant sans aller chercher plus loin ; sans prendre garde que ce prêtre en perte de foi, attendant vainement un signe divin, débite ses homélies sur un ton monocorde, vidé de toute passion, n'ayant guère l'air d'y croire, et qu'il semble donc quelque peu périlleux de voir en lui un porte-parole du réalisateur ; sans se demander, au risque d'extrapoler, si, peut-être, même, ce prêtre en débâcle spirituelle ne porte pas quelque responsabilité dans la faillite du couple central, faute, aussi perdu que ses ouailles, d'habiter et de pouvoir donc porter avec conviction un discours salutaire (ainsi une référence à la parabole de la réconciliation avec la femme adultère menée au désert, dans le livre d'Osée, est-elle introduite mais ne sera pas suivie d'effet, ne parviendra jamais à s'incarner dans le film). Quant aux fameux monologues intérieurs malickiens, ils ont pour la première fois des allures de piège, lyrisme nombriliste, moins révélateur que coupé de l'autre, où s'enferment des personnages qu'en contrepoint on voit rarement se parler, et presque jamais dialoguer – sentiment que vient encore accentuer la répartition de ces voix off en trois langues distinctes, français, anglais, espagnol. Ainsi le chant d'amour se perd-il et s'achève dans le délitement, toute harmonie rompue... Et pourtant : c'est bien la sensation de sa force que nous retiendrons malgré tout, l'emportant par-delà la rupture finale.

samedi 2 mars 2013

Haute enfance


Kuranès n'était pas moderne. Il ne pensait pas comme les autres écrivains, qui s'efforcent de dépouiller la vie de ses robes brodées de mythes et de montrer dans toute son horrible nudité cette chose répugnante qui est la réalité. Kuranès, lui, ne se souciait que de beauté. Quand l'expérience et la vérité échouèrent à la révéler, il partit la chercher dans l'illusion, dans l'imagination, et la trouva sur le seuil même de sa maison, parmi les souvenirs nébuleux des contes et des rêves d'enfants.
Peu de gens savent quelles merveilles les attendent dans les histoires et les visions de leur jeunesse. Car enfants, lorsque nous écoutons et rêvons, nos pensées ne sont qu'à moitié formées. Alors qu'une fois devenus adultes, quand nous essayons de nous les rappeler, le poison de la vie nous a rendus pragmatiques et étroits d'esprit. Pourtant, certains d'entre nous se réveillent la nuit avec d'étranges fantasmes de collines et de jardins enchantés, de fontaines chantant au soleil, de falaises dorées surplombant le murmure des vagues, de plaines descendant vers de somnolentes cités de bronze et de pierre, de mystérieux groupes de héros galopant sur de blancs destriers caparaçonnés à l'orée de forêts touffues. Nous savons alors que nous avons regardé de l'autre côté de ces portes d'ivoire donnant sur ce monde de merveilles qui était nôtre avant que nous ne devenions sages et malheureux.

H. P. Lovecraft, Celephaïs (traduction de David Camus).

mardi 26 février 2013

Elle est retrouvée. Quoi ? – L'atrocité.


De l'héritage du Fantômas créé par Souvestre et Allain, du génie du crime dont les exploits passionnèrent des foules de lecteurs, Desnos et les surréalistes en tête, la grande majorité du public français ne connaît plus, hélas, que les pochades avec Louis De Funès. La parodie a éclipsé le modèle. Il est donc hautement réjouissant de voir l'Insaisissable nous revenir dans sa prime cruauté, par le biais d'un triptyque en bande dessinée, La Colère de Fantômas, dont le premier volume, Les Bois de justice, est sorti en ce début d'année. C'est d'autant plus réjouissant que cette résurrection est due à un jeune duo d'auteurs, Olivier Bocquet et Julie Rocheleau, sortis de nulle part, ou quasiment (lui a signé un polar, elle deux titres "jeunesse" au Québec), qui nous proposent là, à n'en pas douter, l'un des albums les plus marquants de 2013. Si le scénario propose une relecture originale du matériau offert par les romans, mêlant, sur un rythme feuilletonnesque étourdissant, épisodes empruntés et invention personnelle, il revient à la dessinatrice de le transfigurer par un traitement graphique aux allures de croisement improbable entre les styles d'Édith et de Mattoti, qui n'hésite pas à emprunter au mélo et au muet certaines postures de ses personnages, au fauvisme ses couleurs, à Lautrec ou aux expressionnistes. Le résultat, saisissant, est une réussite assez exemplaire qui vient redonner de leur puissance mythique aux horribles exploits du Maître de l'Effroi, qui fit ses premiers pas il y a cent et un ans ce mois-ci, annoncé, en guise d'incipit, par ce dialogue d'anthologie :

      " Fantômas ! 

      – Vous dites ?
      – Je dis... Fantômas.
      – Cela signifie quoi ? 
      – Rien... et tout !
      – Pourtant, qu'est-ce que c'est ?
      – Personne... mais cependant quelqu'un !
      – Enfin, que fait-il ce quelqu'un ?
      – Il fait peur !!! "

jeudi 31 janvier 2013

La Porte ! #13 : Walerian Borowczyk


Image cliquable dans la plus pure tradition des amateurs de curiosités, par les plus adultes de nos visiteurs, auxquels nous demandons toutefois d'être bien conscients que leur déplorable penchant au vice appelle la plus ferme des condamnations. Tout à fait.

mercredi 16 janvier 2013

2013 commence mal...

 
Ôshima Nagisa – 1932-2013.
 
Quinze jours, quinze jours que l'on a tourné la page de 2012, sans trop oser repenser à tous ceux que l'année écoulée, à défaut d'apocalypse maya, a laissé sur le carreau ; plus, bien plus qu'on a pu en saluer ici sans crainte de transformer ce blog en carnet noir quasiment permanent ; quinze jours, et voilà que tombe l'annonce de la disparation d'Ôshima... On reparle de lui, et surtout de ses films, aussi vite que possible.

dimanche 13 janvier 2013

Dans le miroir


Réflexions faites, quel meilleur moyen de commencer l'année qu'avec le dernier questionnaire pointu et tordu, donc indispensable, de Ludovic Maubreuil sur Cinématique ?

1. Avez-vous déjà accroché chez vous une affiche de film ? Non. J'avais pourtant un jour acheté, sur un coup de tête, l'affiche de Kill Bill vol.2 représentant Uma Thurman en robe de mariée à katana, avec une vague idée, que je jugeais pour tout dire assez amusante, quant à l'endroit où la placer chez moi (ou dans un futur chez-moi) ; idée qui fit long feu. L'affiche est toujours roulée quelque part au fond d'un placard.

2. Quelle affiche, placardée à l'intérieur d'un film, préférez-vous ? Celle de Gilda dans la salle de bain de la tante Ruth, dans Mulholland drive, qui transforme Camilla en Rita. Tout un programme, quand on y songe...

3. Avez-vous une salle de cinéma régulière ? Plusieurs, ce qui revient plus ou moins à répondre par la négative.

4. Quelle salle de cinéma, présente dans un film, préférez-vous ? Celle dans laquelle Louis, dans Interview with the Vampire, redécouvre le soleil après un siècle et demi d'errance nocturne, par l'intermédiaire de Sunrise de Murnau. Bel effet de renversement qui fait de l'écran non pas une fenêtre ouverte de notre réalité vers un irréel, mais de l'irréel vers nous.

5. Avez-vous un souvenir marquant dans une salle de cinéma, n’ayant pas de rapport avec le film projeté ? L'équation est assez rare... Le seul souvenir qui pourrait peut-être y satisfaire serait celui de ma première, et, à ce jour, toujours unique, excursion dans ce temple de la cinéphilie parisienne qu'est l'Action Christine. Le seul fait d'être dans cette salle était apparemment plus marquant que le film proprement dit, dont je n'ai que peu de souvenirs, et pas des plus enthousiastes. Je revois encore la salle, mais il m'a fallu me creuser les méninges et faire appel à Google pour me rappeler que le film était How to Murder Your Wife, de Richard Quine.


6. Avez-vous déjà assisté à un tournage ? Je garde le souvenir de l'effet produit par les lumières d'éclairage du tournage, par un soir humide et sombre sur le Vieux Port à Marseille, de MR 73 d'Olivier Marchal ; beau souvenir dont on pourrait dire que je n'ai jamais voulu l'entacher par la vision du film lui-même, que je soupçonne d'être assez nul. 

7. Qu’avez-vous filmé dont vous soyez le plus satisfait ? Le peu que j'aie pu filmer, avec quelque méthode ou appareil que ce soit, m'a rarement donné grande satisfaction. 

8. Avez-vous une anecdote véridique à nous conter, vous mettant en scène avec une personnalité du cinéma ? Au printemps 2007, j'ai visité presque la moitié de l'exposition David Lynch qui se tenait à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, à Paris, au même rythme (tout à fait involontairement) qu'une certaine actrice française assez connue... Malheureusement, chaque fois que j'essaie de me souvenir plus précisément de cet épisode, je butte sur l'identité de l'actrice en question et j'hésite entre plusieurs noms.

9. Quelle personnalité du cinéma aimeriez-vous rencontrer pour nourrir une telle anecdote ? Je préfère m'en remettre au hasard, si une telle rencontre doit avoir lieu...

10. Quel est le personnage cinématographique le plus proche de ce que vous êtes, ou de ce que vous avez été ? De façon générale, les personnages qui se jettent ou se réfugient dans le monde de la fiction et les champs de l'imaginaire, et ne peuvent en revenir sans déchirement, voire risque de mort. Les premiers noms qui me viennent en tête sont l'Ariane de Wilder, le Peter Ibbetson de Hathaway, le baron de Munchausen version Gilliam, Diane/Betty dans Mulholland drive (encore)... L'anti-modèle, ce serait l'Alice de Tim Burton qui laisse derrière elle le Pays des Merveilles pour devenir chef d'entreprise !

11. Avez-vous une quelconque ressemblance physique avec une actrice ou un acteur ? Aucune que je sache. 

12. Apparaissez-vous réellement dans un film ? Non, hors celui tourné avec trois amis de lycée, il y a maintenant assez longtemps, et heureusement personne ne le verra (ou, pour les principaux concernés, ne le reverra) jamais.


13. Quel regard-caméra vous a le plus touché ? Ceux du Christ, à la fois doux et révolutionnaire, incarné par Enrique Irazoqui, annonçant l'évangile devant la caméra de Pasolini. 

14. Quelle séquence en caméra subjective vous a le plus marqué ? Je serais incapable de dire avec certitude s'il y a vraiment ne serait-ce qu'un plan véritablement en caméra subjective dedans, et réponds donc peut-être à côté, mais je ne peux m'empêcher de repenser à l'agonie de Frank White dans The King of New York d'Abel Ferrara, qui par la mise en scène visuelle et sonore nous fait partager la marche au supplice du mafieux à travers les rues de "la ville qui ne dort jamais"... 

15. Existe-t-il un remake que vous appréciez ? Une grande partie, si ce n'est la majorité, des films de Tsui Hark sont des remakes, mais, à choisir, je retiendrai L'Auberge du dragon (San lung moon haak chan / Dragon Inn), d'après King Hu, parce qu'il allie respect du modèle et excellentes innovations.  

16. Un que vous détestez ? Tous ceux que, par principe, je n'ai pas vus. Ça en fait un certain nombre.

17. Quelle est votre image ou séquence favorite parmi celles faisant allusion, au sein d’un film, à un autre film ? Pas de souvenir exceptionnellement marquant en la matière – mais ça me reviendra peut-être...

18. Citez votre scène préférée parmi celles utilisant un miroir. Tout Exotica d'Atom Egoyan, grand film de miroirs sans tain (et de perroquets). S'il faut vraiment se limiter à une scène, alors la scène "d'amour" du couple Alice/Bill dans Eyes Wide Shut : chacun ne regardant en fait que son propre reflet.

19. Avez-vous le souvenir d'une apparition involontaire de l'équipe de tournage à l'image ? C'est en général le genre de détail auquel je ne prête jamais attention, et qui m'échappe la plupart du temps. Une exception pourtant, l'ombre de l'hélicoptère suivant la voiture de la famille Torrance au début de Shining : je ne pouvais croire que ce perfectionniste de Kubrick ait pu laisser passer ça involontairement – ce qui engendra moult réflexions pour tenter d'y trouver une signification...


20. Quelle est votre préférence parmi les actrices/acteurs ayant joué plusieurs rôles dans le même film ? Parmi les acteurs, Peter Sellers dans Dr. Strangelove de Kubrick. Parmi les actrices, Deborah Kerr dans The Life and Death of Colonel Blimp de Powell et Pressburger.

21. Quel est pour vous le meilleur interprète d’un personnage traité à plusieurs reprises dans l'histoire du cinéma ? Le choix est trop vaste !

22. Parmi les cinéastes ayant fait l’acteur chez les autres, qui mérite d'être retenu ? / 23. Quelle apparition d’un réalisateur dans son propre film vous semble la plus mémorable ? Réponse groupée : disons Buster Keaton et Charlie Chaplin dans Limelight de Chaplin.

24. Quel est à vos yeux le plus grand film sur le cinéma ? The Bad and the Beautiful de Vincente Minnelli. Parce que le cinéma y est une industrie produite par des salauds, secrétant pourtant un art dont on ne se lasse jamais.