Le chemin vers l'Art comme ascèse de moine-soldat, passant par le sang, la sueur et les larmes : sur le principe, Whiplash a comme un air de Black Swan, me direz-vous. De fait, le film de Damien Chazelle sonne, pour ainsi dire, à mes oreilles, comme une réponse (version jazz) aux critiques que je portais, à l'aube de ce blog, au film surcoté d'Aronofsky sur son incapacité à s'engager totalement dans une voie ou une autre. Quitte à prendre le risque d'en faire trop, de frôler l'outrance et peut-être même le ridicule (la scène de l'accident de voiture laisse un peu ébahi) ; délivrant, du reste, un film parfaitement amoral (la morale n'étant pas une catégorie esthétique), en donnant raison dans ses derniers instants au haïssable personnage du mentor tyrannique ; Chazelle tient jusqu'au bout son propos, sans dévier ni faiblir, et avec succès, jusqu'à son grand final musical dont on ressort tout à la fois épuisé et enthousiasmé.
Si nous ne pouvons la faire pratiquer je m’arrangerai de manière que la chambre du fond sera inconnue, barricadée, impénétrable pour les étrangers. Je serai censée n'avoir que deux pièces, la troisième sera la chambre noire, la chambre mystérieuse, la cachette du revenant, la loge du monstre, la cage de l'animal savant, la niche du trésor, la caverne du vampire, que sais-je ? nous verrons. (George Sand, Correspondance, N°388, p.882.)
mercredi 28 janvier 2015
Éloge du jusqu'au-boutisme
Le chemin vers l'Art comme ascèse de moine-soldat, passant par le sang, la sueur et les larmes : sur le principe, Whiplash a comme un air de Black Swan, me direz-vous. De fait, le film de Damien Chazelle sonne, pour ainsi dire, à mes oreilles, comme une réponse (version jazz) aux critiques que je portais, à l'aube de ce blog, au film surcoté d'Aronofsky sur son incapacité à s'engager totalement dans une voie ou une autre. Quitte à prendre le risque d'en faire trop, de frôler l'outrance et peut-être même le ridicule (la scène de l'accident de voiture laisse un peu ébahi) ; délivrant, du reste, un film parfaitement amoral (la morale n'étant pas une catégorie esthétique), en donnant raison dans ses derniers instants au haïssable personnage du mentor tyrannique ; Chazelle tient jusqu'au bout son propos, sans dévier ni faiblir, et avec succès, jusqu'à son grand final musical dont on ressort tout à la fois épuisé et enthousiasmé.
mercredi 21 janvier 2015
Top ciné 2014
1. Kaguya-hime no monogatari – Takahata Isao
Une grand fresque intimiste, une ode poétique à la simplicité des sentiments et de la nature face aux scléroses d'un cadre social, une démonstration de maestria graphique navigant entre les styles selon les besoins du moment, le tout sans jamais perdre de vue l'unité du projet, ni l'émotion qui s'en dégage même dans ses moments les plus "retenus". On était sans nouvelles de Takahata depuis plus de dix ans et voilà qu'il revient tirer sa révérence sur un chef-d'œuvre, tout simplement.
2. The Grand Budapest Hotel – Wes Anderson
Moonrise Kingdom aurait fini premier d'un tel classement il y a deux ans : inutile de (se) le cacher, je suis fan de l'Anderson des années 2010. Et si l'actualité a repoussé la publication mais non chamboulé l'ordre de ce classement, ce petit essai d'élégance déplacée et de cinétique burlesque par temps sombres est encore moins pour nous déplaire dans le contexte immédiat...
3. Gone Girl – David Fincher
Grinçante comédie du remariage et satire sociale sanglante (au propre comme au figuré) camouflés sous les atours d'un thriller hitchcockien, Gone Girl allie, pour le dire vite, le mordant du Fincher des années 90 à l'élégance plus classique de la mise en scène peaufinée au cours des années 2000. Délectable.
4. Her – Spike Jonze
Ultra-moderne solitude contre relations virtuelles évanescentes, place croissante de certaines technologies dans nos quotidiens et prolifération des mondes possibles, en soutien ou en dépit du réel : et si le grand film de science-fiction de 2014 ne nous entraînait pas vers les étoiles, mais au plus près du présent ?
5. ex aequo
Byzantium – Neil Jordan [sortie directe en DVD]
/ Only Lovers Left Alive – Jim Jarmusch
Byzantium – Neil Jordan [sortie directe en DVD]
/ Only Lovers Left Alive – Jim Jarmusch
L'un peut-être un peu trop naïf, l'autre peut-être un peu trop poseur, mais surtout pareillement traversés par la grâce, deux films de vampires opposés sur la forme (sentimentalité à fleur de peau contre décadentisme ironique) qui n'en avancent pas moins sous la même bannière : le romantisme est non-mort.
dimanche 11 janvier 2015
Au-delà du carré noir...
Se non si grida evviva la libertà umilmente
Non si grida evviva la libertà.
Se non si grida evviva la libertà ridendo
Non si grida evviva la libertà.
Se non si grida evviva la libertà con amore
Non si grida evviva la libertà.
Si on ne crie pas Vive la liberté avec humilité
On ne crie pas Vive la liberté.
Si on ne crie pas Vive la liberté en riant
On ne crie pas Vive la liberté.
Si on ne crie pas Vive la liberté avec amour
On ne crie pas Vive la liberté.
Pier Paolo Pasolini, La Rabbia.
mercredi 31 décembre 2014
Vœux sucrés
La Troisième Chambre et les pâtisseries Mendl
vous souhaitent de bonnes fêtes et
une bonne année 2015
riche en occasions d'évasion...
lundi 22 décembre 2014
Peau de chagrin
La première heure d'Under the Skin, boucle répétitive oscillant entre versant ultra-réaliste (les déambulations de l'héroïne dans l'Écosse de 2014) et moments ultra-stylisés (l'étrange lieu abstrait où elle attire ses victimes), offre comme une métaphore possible de la séduction, soit l'accumulation des formules tristement banales, la misère de la "drague", qu'il est facile de railler chez les autres mais auquel tout un chacun est bien forcé de recourir, dans l'espoir de parvenir – deuxième temps de l'oscillation – à l'étape supérieure, la fulguration sentimentale et/ou sexuelle... quand bien même elle se peut se révéler déceptive, et s'établit, en l'espèce, sous la domination de la femme fatale, la belle dame sans merci, qui se refuse et conduit à la mort. Mais tout cela est-il volontaire de la part de Jonathan Glazer, ou pure élucubration de ma part ? Il y a de quoi fortement douter de la première option. Le fait est qu'on peut projeter un peu ce qu'on veut sur son film – ne serait-ce que pour passer le temps entre deux moments de la grande "expérience sensorielle" promise, mais aussi dépourvue de propos que de cohérence au niveau du scénario. Suite à une rencontre avec une victime frappée de difformité, qui, peut-être, éveille sa pitié ou la renvoie à son propre statut de "monstre", le personnage interprété par Scarlett Johansson non seulement rompt avec son modus operandi dans la deuxième partie du film, mais devient brusquement mutique ; elle expérimente son statut d'alien (découvrant avec plus ou moins de circonspection ou de dégoût la nourriture des terriens, leurs programmes de télévision et la réalité du sexe), et s'installe en couple avec un improbable chevalier servant, bien trop désintéressé pour être crédible – avant, dans un final franchement douteux, que l'humanité ne soit délivrée de la menace qu'elle représente par l'intervention providentielle d'un violeur, qui après l'avoir agressée, brûlera vive, littéralement, l'allumeuse... Les douaniers ne faisant pas nécessairement les meilleurs contrebandiers, Under the Skin pèche, en somme, par là où pèchent tous les films qui prétendent s'acoquiner avec le cinéma "de genre" sans en jouer le jeu, sans s'y salir les mains. Ici, Glazer prend le prétexte d'une intrigue de série Z (la prédatrice extra-terrestre chassant l'homme, délestant au passage quasiment tout ce qui pouvait faire l'intérêt du livre original de Michel Faber dont il ne garde guère que le prétexte de départ, et encore...) pour se livrer avant tout à un numéro hyper-formaliste, jouant les Tarkovski au petit pied, mâtiné d'une touche lynchienne et de quelques clins d'œil au Kubrick de 2001. Sauf qu'un Kubrick passait par les codes des genres qu'il investissait pour les transcender, là où Glazer leur tourne le dos comme pour bien prouver qu'il est un "auteur". Le résultat, en dépit de certaines images effectivement très belles et d'une relative originalité formelle, reste un objet théorique dépourvu de théorie, conceptuel sans concept, creux, en somme, comme cette surface noire lisse sur laquelle marchent les victimes de l'héroïne avant d'y être engloutis. Peut-être était-ce en fait celle-là, la véritable métaphore à y rechercher...
jeudi 27 novembre 2014
Dit/Simulation
mardi 11 novembre 2014
Inquiétudes
Nous avons conscience à présent de milliers de mondes à l'intérieur du monde de l'homme, que toute l'œuvre de l'homme avait été de cacher, et de milliers de couches dans la géologie de cet être terrible qui se dégage avec obstination et peut-être merveilleusement (mais sans jamais y bien parvenir) d'une argile noire et d'un placenta sanglant. Des voies s'ouvrent dont la complexité, la rapidité pourraient faire peur. Cet homme n'est pas un personnage en veston ou en uniforme comme nous l'avions cru ; il est plutôt un abîme douloureux, fermé, mais presque ouvert, une colonie de forces insatiables, rarement heureuses, qui se remuent en rond comme des crabes avec lourdeur et esprit de défense. Ou encore, on aperçoit dans le cœur de l'homme et dans la matrice de son intelligence tant de suçoirs, de bouches méchantes, de matières fécales aimées et haïes, un tel appétit cannibale ou des inventions incestueuses si tenaces et si étranges, toute cette tendance obscène et cette magie, prodigieuse accumulation, enfin un tel monstre de Désir alternant avec un bourreau si implacable, que, à partir de ce point, le problème de l'homme semble se déplacer continuellement ; car après avoir pensé : comment ce fond terrible peut-il demeurer toujours voilé ? – et ensuite : comment l'homme a-t-il pu si longtemps ignorer le fond ?
– nous arrivons à nous dire : comment se fait-il que l'homme soit parvenu à opposer la conscience raisonnable à des puissances aussi redoutables et déterminées ?
Pierre Jean Jouve, "Inconscient, spiritualité et catastrophe", avant-propos à Sueur de Sang.
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