Que regarde-t-on dans les photographies que le jeune Stanley Kubrick réalisa pour le magazine Look dans les années 40, et dont, pour la première fois, des tirages sont mis en vente depuis quelques semaines ? Entre autres choses, on scrute, on interroge l'art du cadrage, on y cherche les prémices de la manière cinématographique future, en même temps qu'on ne peut s'empêcher de se demander ce qui se serait passé si Kubrick avait décidé de s'en tenir à cette forme d'expression : son nom occuperait-il aujourd'hui dans le panthéon du huitième art la même place qu'il tient pour nous dans le septième ?... Mais le plus troublant reste sans doute l'invitation inconsciente à construire des ponts avec les films à venir, réalisés ensuite, mais de nous connus les premiers. Étrange contorsion mentale qui fait apparaître, derrière les images de femmes déambulant dans les rues de New York en 1946, le souvenir des déambulations des personnages d'Eyes Wide Shut, un demi-siècle plus tard. La photo d'une petite fille dans un magasin de poupées n'est d'ailleurs pas sans renvoyer, elle aussi, à la scène finale du même film. Et puis, il y a cet étrange laborantin de Columbia University, au visage de sphinx derrière ses lunettes noires : personnage bien innocent sans doute, mais dans lequel il est difficile de ne pas voir soudain apparaître une sorte de jeune Dr. Strangelove en puissance.
Si nous ne pouvons la faire pratiquer je m’arrangerai de manière que la chambre du fond sera inconnue, barricadée, impénétrable pour les étrangers. Je serai censée n'avoir que deux pièces, la troisième sera la chambre noire, la chambre mystérieuse, la cachette du revenant, la loge du monstre, la cage de l'animal savant, la niche du trésor, la caverne du vampire, que sais-je ? nous verrons. (George Sand, Correspondance, N°388, p.882.)
mardi 27 décembre 2011
mercredi 7 décembre 2011
mardi 6 décembre 2011
Une fleur bleue chez les fous
So ist mir noch nie zumute gewesen : es ist,
als hätt' ich vorhin geträumt, oder ich wäre in eine andere
Welt hinüberschlummert ; denn in der Welt, in der ich
sonst lebte, wer hätte da sich um Blumen bekümmert ?
Novalis, Heinrich von Ofterdingen
Au début de Twin Peaks: Fire Walk With Me, les agents Desmond et Stanley assistent à une étrange danse supervisée par leur supérieur Gordon Cole, interprété par David Lynch lui-même. Plus tard, Desmond révèle à son coéquipier la signification de chaque détail de la scène : du moindre geste au plus petit accroc sur la robe de la danseuse, tous recèlent une signification codée relative à leur enquête. Seules les questions que pose Stanley à propos de la rose bleue accrochée à la robe de la danseuse restent sans réponse, et tout juste pourra-t-il supposer par la suite (et le spectateur avec lui, même s'il dispose de quelques autres cartes) que c'est à cause de cette fleur que Desmond part mener en solitaire une partie de ses investigations, dont il ne reviendra pas. On peut toujours résumer Fire Walk With Me, Lost Highway, Mulholland drive ou même INLAND EMPIRE à un argument et/ou un canevas simple (dramatiquement simple, pourrait-on même dire, dans certains cas), et Lynch lui-même a fait mine de se prêter au jeu plus d'une fois. Ce qu'on ne peut faire en revanche, c'est résumer ces mêmes films à une façon plus ou moins compliquée de raconter ces histoires simples. D'abord parce que le cinéma de Lynch est assez largement caractérisé par un sensualisme qui exclut la réduction à de pures constructions intellectuelles. Ensuite parce que si constructions il y a, elles ne sont jamais parfaites. Lynch filme la perception du monde, non le monde tel qu'il est perçu : subjectivité radicale en conséquence de laquelle on ne saurait trouver dans son œuvre une Vérité, une réalité bien établies derrière le jeu incessamment mouvant des apparences. Pour le dire autrement, ces films sont des puzzles que l'on peut recomposer à loisir de différentes manières : on y trouvera de toute façon une pièce soit manquante, soit en trop – et bien souvent les deux à la fois. Cette pièce, c'est la fleur bleue sur la robe de la danseuse, le symbole de la présence d'un monde toujours autre, la relance perpétuelle de l'imagination vers des territoires non encore parcourus. Et pour certains d'entre nous, la garantie d'une fascination à jamais intacte.
dimanche 20 novembre 2011
L'étreinte du monde
comme si s'était rouvert le volcan disparu
nos mains se changeaient en pieuvres
cherchant des corps proches et hors d'atteinte
avant de se perdre dans leurs creux obscurs.
Doigts blancs, tentacules blancs, jointures blanches
les mains tentaient de retenir
dans leurs paumes humides
la forme de ton corps qui changeait toujours
et toi-même changeait, tu n'étais plus toi
tu étais les sept femmes que j'ai aimées
et moi j'étais les sept jeunes gens dormant
sept fois martyrs et sept fois morts.
Dès que j'étends les mains pour te toucher
je trouve la mer, les pierres, la lune
qui existent au-delà de nous et nous ignorent.
Comme tout le monde ignore que des années plus tôt
on m'a enterré dans la cour
de cette église déserte, oubliée.
Décembre 1968
Titos Patrikios (traduction par Michel Volkovitch), Arrêt facultatif, "Les sept dormants". – Hokusai, L'ama et le poulpe, dit "Le rêve de la femme du pêcheur".
samedi 12 novembre 2011
vendredi 4 novembre 2011
Mélancolique lecture
Certes Diderot, dressant l'Éloge de Richardson, entend bien faire comprendre qu'on n'est pas là dans le domaine des productions romanesques "chimériques et frivoles", mais tout de même. Faut-il que les épanchements vertueux du père de Clarisse Harlove et de Pamela le touchent étrangement, pour qu'évoquant la façon dont l' "affecta délicieusement" la découverte de cette œuvre lors d'un séjour à la campagne, il le fasse par cette seule notation paradoxale : "À chaque instant je voyais mon bonheur s'abréger d'une page. Bientôt j'éprouvai la même sensation qu'éprouveraient des hommes d'un commerce excellent qui auraient vécu ensemble pendant longtemps et qui seraient sur le point de se séparer. À la fin il me sembla tout à coup que j'étais resté seul." Il est vrai que Diderot pointe là un phénomène bien connu des lecteurs, pris d'une discrète indécision quant au bon rythme auquel tourner les pages à l'approche de la fin du volume, tiraillés entre le désir d'en venir au fin mot de l'histoire et le regret, déjà, de cette fin, inexorable quand on voudrait pourtant encore prolonger l'aventure, rester auprès des personnages. L'on sait des volumes dont la façon dont ils nous lient par de tels sentiments ne sont, de fait, pas le moindre mérite. – La même expérience, d'ailleurs, est connue des amateurs de séries télé, à l'heure où ce format s'affranchit de plus en plus du carcan de la diffusion télévisée proprement dite, par le biais du DVD ou du téléchargement : faire durer le plaisir, le suspense, ou s'enfiler toute une saison en un week-end de météo maussade ? – Le singulier ici est que Diderot, s'il s'étend largement sur les vertus du roman de la Vertu ou la véracité de la peinture morale des passions, semble résumer le "bonheur" de sa lecture, proprement dit, à ce seul phénomène (un seul livre vous manque, et tout est dépeuplé). On peut choisir de reléguer une telle formule à une lubie de l'individu Diderot. Ou la laisser nous questionner : quelle est la part du masochisme en nous, qui nous fait prendre plaisir à nous attacher à un univers de fiction auxquels nous nous savons condamnés à être finalement arrachés ?...
mercredi 2 novembre 2011
Inscription à :
Articles (Atom)





