Si nous ne pouvons la faire pratiquer je m’arrangerai de manière que la chambre du fond sera inconnue, barricadée, impénétrable pour les étrangers. Je serai censée n'avoir que deux pièces, la troisième sera la chambre noire, la chambre mystérieuse, la cachette du revenant, la loge du monstre, la cage de l'animal savant, la niche du trésor, la caverne du vampire, que sais-je ? nous verrons. (George Sand, Correspondance, N°388, p.882.)
samedi 14 avril 2012
Versailles champ de bataille
Devant Les Adieux à la reine, un souvenir de Lucrèce : Suaue, mari magno turtantibus aequora uentis, / e terra magnum alterius spectare laborem... Suaue etiam belli certamina magna tueri / per campos instructa tua sine parte pericli... La particularité du Versailles de ces jours de mi-juillet 1789 que filme Benoît Jacquot, adaptant le roman de Chantal Thomas, pourrait justement être de court-circuiter cet axiome célèbre. Car le palais est à la fois le rivage paisible, l'abri d'où il est doux d'observer les risques que d'autres courent dans la tempête, et le lieu de la tempête elle-même. Si la Bastille est loin, le danger se rapproche. On se souvient que le Marie-Antoinette de Sofia Coppola, il y a quelques années, s'achevait sur la brusque rupture des rituels répétitifs de l'étiquette, comme d'un coup fracassés contre l'irruption de l'évènement historique ; on pourrait dire que Benoît Jacquot se focalise, lui, sur les instants de basculement entre l'un et l'autre. Un microcosme déstabilisé y vacille sur ses bases, sans s'effondrer encore, et deux temporalités semblent soudain cohabiter. On fait, défait, refait des plans de fuite, on craint déjà pour sa tête, on désosse les pierres précieuses des parures et on prépare les malles, dans le même temps qu'on continue à s'occuper de mode, de broderie, de sentiments ou de libertinage. Rats morts et dames en beaux habits flottent de conserve sur les eaux du Grand Canal. Une aristocrate se pend, sans que l'on en puisse déterminer la cause, peine de cœur ou panique historique. Et si l'on scrute les tenues du roi ou de la Polignac, c'est que l'empire du costume est aussi empire du sens, les étoffes et accessoires autant de déclarations d'intention face aux évènements. Dans ce décor incertain, le triangle "amoureux" formé par Sidonie, la lectrice, Marie-Antoinette, la reine, et Gabrielle, la favorite, est lui-même caractérisé par l'ambiguïté propre à cette sentimentalité spécifique au XVIIIe siècle, oscillant entre amitié passionnée et érotisme platonique. Sidonie, enfin, qui donne son point de vue au film, est elle-même un personnage au statut équivoque : elle appartient à la domesticité, mais à une sorte d'élite, presque d'aristocratie, au sein de celle-ci ; elle n'a rien à gagner de la monarchie (la dernière entrevue avec Marie-Antoinette est un sommet de cruauté, Sidonie se voyant déposséder par son idole de tous ses mérites comme de tous ses désirs), mais elle a tout à perdre de la Révolution. De tant de remous, d'incertitudes et de clairs-obscurs s'enchâssant les uns dans les autres, il est remarquable, d'une part, que Benoît Jacquot ait su tirer une œuvre qui ne se perde pas en route, n'en fasse pas moins ressentir, dans toute sa puissance tragique, la logique d'effondrement d'un règne ; et il est regrettable, d'autre part, que la réception critique se soit trop souvent bornée à réduire à de petites étiquettes, supposément plus ou moins outrageantes ("qualité française", "cinéma du milieu", etc.), possiblement l'un des plus beaux films de l'année.
dimanche 8 avril 2012
L'année des méduses
De ce qu'il lui était arrivé plusieurs fois de trouver dans l'eau de mer parfaitement limpide d'assez gros animaux inattendus, de formes diverses, de l'espèce méduse, qui, hors de l'eau, ressemblaient à du cristal mou, et qui, rejetés dans l'eau, s'y confondaient avec leur milieu, par l'identité de diaphanéité et de couleur, au point d'y disparaître, il concluait que, puisque des transparences vivantes habitaient l'eau, d'autres transparences, également vivantes, pouvaient bien habiter l'air. Les oiseaux ne sont pas les habitants de l'air ; ils en sont les amphibies. Gilliatt ne croyait pas à l'air désert. Il disait : Puisque la mer est remplie, pourquoi l'atmosphère serait-elle vide ? Des créatures couleur d'air s'effaceraient dans la lumière et échapperaient à notre regard ; qui nous prouve qu'il n'y en a pas ? L'analogie indique que l'air doit avoir ses poissons comme la mer a les siens ; ces poissons de l'air seraient diaphanes, bienfait de la prévoyance créatrice pour nous comme pour eux ; laissant passer le jour à travers leur forme et ne faisant point d'ombre et n'ayant pas de silhouette, ils resteraient ignorés de nous, et nous n'en pourrions rien saisir. Gilliatt imaginait que si l'on pouvait mettre la terre à sec d'atmosphère, et que si l'on pêchait l'air comme on pêche un étang, on y trouverait une foule d'êtres surprenants. Et, ajoutait-il dans sa rêverie, bien des choses s'expliqueraient.
La rêverie, qui est la pensée à l’état de nébuleuse, confine au sommeil, et s'en préoccupe comme de sa frontière. L'air habité par des transparences vivantes, ce serait le commencement de l'inconnu ; mais au delà s'offre la vaste ouverture du possible. Là d'autres êtres, là d'autres faits. Aucun surnaturalisme ; mais la continuation occulte de la nature infinie. Gilliatt, dans ce désœuvrement laborieux qui était son existence, était un bizarre observateur. Il allait jusqu'à observer le sommeil. Le sommeil est en contact avec le possible, que nous nommons aussi l'invraisemblable. Le monde nocturne est un monde. La nuit, en tant que nuit, est un univers. L'organisme matériel humain sur lequel pèse une colonne atmosphérique de quinze lieues de haut, est fatigué le soir, il tombe de lassitude, il se couche, il se repose ; les yeux de chair se ferment ; alors dans cette tête assoupie, moins inerte qu'on ne croit, d'autres yeux s'ouvrent ; l'Inconnu apparaît. Les choses sombres du monde ignoré deviennent voisines de l'homme, soit qu'il y ait communication véritable, soit que les lointains de l'abîme aient un grossissement visionnaire ; il semble que les vivants indistincts de l'espace viennent nous regarder et qu'ils aient une curiosité de nous, les vivants terrestres ; une création fantôme monte ou descend vers nous et nous côtoie dans un crépuscule ; devant notre contemplation spectrale, une vie autre que la nôtre s'agrège et se désagrège, composée de nous-mêmes et d'autre chose ; et le dormeur, pas tout à fait voyant, pas tout à fait inconscient, entrevoit ces animalités étranges, ces végétations extraordinaires, ces lividités terribles ou souriantes, ces larves, ces masques, ces figures, ces hydres, ces confusions, ce clair de lune sans lune, ces obscures décompositions du prodige, ces croissances et ces décroissances dans une épaisseur trouble, ces flottaisons de formes dans les ténèbres, tout ce mystère que nous appelons le songe et qui n'est autre chose que l'approche d'une réalité invisible. Le rêve est l'aquarium de la nuit.
Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer.
vendredi 6 avril 2012
Comme le temps passe
Ce blog a un an.
Quoique suspects et sans nul doute critiquables, retenons les chiffres officiels : la Troisième Chambre aurait accueilli, à ce jour, près de 4800 visites.
J'en profite pour adresser, en même temps que mes salutations, mes remerciements à ceux de mes voisins virtuels en cinéphilie qui, outre les plaisirs pris à leur lecture régulière et à nos échanges occasionnels, m'ont fait l'amabilité de me "lier", et m'envoient, je dois le dire, une bonne partie de mes visiteurs.
– Cela étant, la note le plus consultée, et de loin, reste la première de la série "La Porte !", consacrée à Jean-Claude Brisseau, qui me vaut, de façon assez constante au fil des mois, de recevoir massivement en ces lieux les admirateurs des beautés dénudées de ses actrices. Ce qui incite à l'humilité quant à l'intérêt que pourraient éventuellement présenter mes petites proses... (Et devrait aussi, accessoirement, m'inciter à écrire un peu plus, un de ces jours, sur celui que je tiens pour l'un des réalisateurs français les plus intéressants qui soient.) –
Seule la série des "Éloges", conçues d'abord comme un moyen de contourner la forme fragmentaire pour développer en plusieurs temps des exercices d'admiration, s'est avérée plus encombrante qu'utile : aussi les deux seuls textes publiés sous cette appellation ont-ils été renommés et "recatégorisés".
À ce petit bilan intérieur, j'avais pensé adjoindre un second, hors les murs : différentes raisons ayant empêché que je me livre, en fin d'année civile, aux joies communautaires du classement des meilleurs films, meilleurs disques, etc., de 2011, peut-être allais-je me rattraper en ce début d'avril pour jeter mon regard sur les sorties survenues durant la première année de la Troisième Chambre. Foin de suspense : il n'en sera rien, ce petit pas de côté temporel réglant peu de problèmes, et en suscitant d'autres. Tant pis, ou tant mieux, je ne sais.
Et sans plus de cérémonies, donc : Bienvenue en l'an II.
mardi 27 mars 2012
The Voice
Il disait : Je ne supporte pas la cigarette et pourtant je ne résiste pas aux voix des fumeuses. L'odeur du tabac m'incommode, réellement. Ce n'est pas de ma part soumission abstraite à quelque diktat hygiéniste de notre temps : d'ailleurs je me sentirais plutôt compatissant pour ceux et celles à qui la loi assigne, depuis quelques années, des conditions de plus en plus contraignantes à la pratique de leur vice, que l'on parque dans des zones spéciales, ou qu'on envoie dehors, dans le froid, à l'hiver. N'empêche, je suis tout de même bien content de n'avoir pas à subir moi-même ces fumées à l'odeur répugnante. Je n'ai jamais fumé, ça ne m'a jamais tenté. Presque personne dans ma famille ou dans mon entourage proche ne fume. Et je ne parle pas des sentiments que peuvent m'inspirer l'addiction à la nicotine. Moi qui me tiens à l'écart même du thé et du café... En toute logique, je devrais envelopper dans une détestation générale tout ce qui touche de près ou de loin à la chose. Et cependant il y a dans les voix voilées, fêlées, brisées, cassées, de celles qui fument trop ou ont trop fumé, quelque chose d'inexplicablement attirant pour moi. Il dit : Marie Trintignant, par exemple. Je ne l'ai jamais trop apprécié en tant qu'actrice. Physiquement, je dois dire, au risque de la goujaterie, je ne la trouvais pas belle non plus. Mais sa voix exerçait sur moi un attrait puissamment érotique, comme j'en ai rarement connu. La conversation se poursuit, roule sur les chanteuses aux "voix de fumeuses", toute la constellation y passe des divas du jazz et de la soul de l'ancien temps aux derniers succès de l'année écoulée. Quelqu'un lui demande s'il ressent la même chose pour la voix de leurs homologues masculins. Eh bien, dit-il, si je pense, mettons, à Leonard Cohen, je dois bien admettre qu'il y a dedans quelque chose de troublant. Je veux dire, enfin, je peux parfaitement comprendre la séduction qu'elle exerce sur le sexe opposé. Tiens, en parlant de Cohen, il paraît que son dernier album n'est pas terrible ? Si ? La conversation bifurque, on débat des mérites de l'album évoqué, tournée, carrière, et l'on pourrait croire qu'il paraît soulagé de ce changement de sujet.
lundi 26 mars 2012
Aux vents du printemps
Elle dit : car les robes débordent de vent.
La peinture sur les robes fait le tour anatomique des couleurs,
elles respirent. Que l'étoile écumante s'élance impétueuse
différant le mouvement de la grâce,
les omoplates,
et puis tout se désordonne au creux des yeux.
Alors on souffle, elle dit que l'exultation suspend
le pouvoir des larmes
et tout cela, étoffes et climat floral en un escarpement de verts et de roses.
Elle ne se gardent ni du péril, ni
de la peur, elles semblent avancer vers nous, leurs robes gonflées.
Plein vert, âme, ivresse, une brassée, ici, ah
longs printemps : éléments purs en travail dans la fable du monde.
Rose sombre battant au vent, comme battent les pales du vent
d'œil en œil, hâtives chevelures.
Elle a dit : la vue est cernée d'air, elles sont tellement rapprochées
avec l'air qui s'amoncelle entre les comètes ; et leurs robes
rafale hémisphérique entre une ligne bleue et une ligne de lumière.
Amour, si la porte s'ouvrait sur le bois et qu'entrât le léopard
entonnant le poème de la création, si la pierre d'or taillait se fendait
dans le noir. Les doigts palpent l'aura de chaque orange en son lieu
– le manteau tout entier,
jaune soudain. Appelez-moi comme on appelle la forêt près du feu.
Les voir entre elle et moi, ces robes pulmonaires
les voir
d'haleine en haleine, la voir prodigieusement
se déplacer
sous le souffle des robes. Et le rose grandissant, le vert et le pollen abrupts,
confondus lorsqu'elle tournoie dans la saison sauvage – puis, anuitée.
Une corolle haletante lui monte à la bouche car bientôt tout ne sera plus que
ténèbres et tremblement,
si par exemple cette corolle mûrit de sa main à la mienne.
On meurt à contempler la peinture, on respire
face à face, sur le seuil le léopard entonne le poème de la création.
Une bague, une flore, des gens, c'est nous, une bague, une œuvre.
Main dans la main, par là nous commençons à nous confondre
bloc de lenteur dès la racine
bloc d'or.
Amour, si la porte à la muraille d'émeraude –
Herberto Hélder, Les Sceaux (Os Selos, traduction par Magali Montagné et Max de Carvalho).
mercredi 21 mars 2012
Ghost of Mars
You are ugly, but you are beautiful. Tars Tarkas (Willem Dafoe)
John Carter est un film qui ne se montre pas tout-à-fait à la hauteur, non de ses ambitions (on sent confusément que celles-ci ont été, sinon abandonnées, du moins largement revues à la baisse, quelque part en route dans le processus de fabrication), mais de ses potentialités. Du roman d'Edgar Rice Burroughs, A Princess of Mars, il y avait matière à tirer le Star Wars d'une nouvelle génération. La volonté et les moyens financiers étaient là, en témoignent les effets spéciaux et visuels de toute beauté, des magnifiques machines volantes aux Tharks dont on a spontanément envie d'écrire qu'ils paraissent... plus vrais que nature, en passant par les décors somptueux : c'est tout un monde que le réalisateur Andrew Stanton a reconstitué (pour ainsi dire) en conciliant de façon exemplaire vision d'ensemble et soin du détail. S'agissant d'un retour aux sources où Lucas, Cameron et bien d'autres se sont plus que largement abreuvés, le scénario ne nous entraînera pas sur des territoires aux allures résolument novatrices, mais il n'en demeure pas moins assez efficace et il conviendrait, de surcroît, de souligner les bonnes idées de l'adaptation, aussi bien dans ce qu'elle élague (comme "l'usine atmosphérique" censée rendre possible la vie sur Mars : dans le film on se contentera de savoir, ou d'accepter, qu'il y a bien une atmosphère, et on n'en demande pas plus), dans ce qu'elle ajoute (l'introduction des Therns, issus du roman suivant du cycle, dont la présence en coulisse des jeux de pouvoir vient notamment donner une épaisseur à l'affrontement binaire entre Hélium et Zodanga), ou encore dans ce qu'elle conserve qu'on n'aurait pas forcément imaginé voire conservé (le récit-cadre, avec le topos du manuscrit trouvé ou, en l'occurrence, légué à Burroughs lui-même, qui prend ici les proportions d'un appel testamentaire des plus appréciables aux forces conjointes du sentiment et de l'imaginaire : "Take up a cause. Fall in love. Write a book."). Quant aux interprètes, s'il y aurait éventuellement matière, si l'on tient vraiment à faire la fine bouche, à critiquer la prestation, dans les rôles principaux, de Taylor Kitsch (John Carter) et, quoique dans une moindre mesure encore, Lynn Collins (Dejah Thoris), le supporting cast est, quant à lui, de toute beauté et pleinement convaincant. Alors ? Alors quelque part entre la préproduction chaotique et la postproduction sacrifiée, quelque chose s'est épuisé dans le projet de John Carter et il est difficile de ne pas ressentir que ce que l'on a sous les yeux n'est que le fantôme de ce que le film aurait pu, aurait dû, être. On se laisse porter par les évènements racontés comme par les ailes brillantes des vaisseaux, on admire la façon dont se mêlent western, péplum, et SF "old school" dont il n'est pas interdit d'apprécier le classicisme, et même la naïveté – mais l'exaltation manque, sur l'écran (chez les acteurs, derrière la caméra, dans le montage à une ou deux heureuses exceptions près) comme dans la salle, et le regard devient celui porté, sans y prendre part, de l'extérieur, sur un bel objet, qui risque cependant d'être très vite oublié... comme sont sans nul doute déjà oubliées depuis longtemps, chez Disney, toutes velléités de poursuivre l'aventure avec les romans suivants. Alors que l'année s'annonce riche sur le front des blockbusters U.S., John Carter aurait pu faire date ; il ne fait que nous faire rêver, deux heures durant, hélas autant à ce qu'il nous montre qu'à ce qu'il échoue à nous faire partager.
samedi 10 mars 2012
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