mercredi 1 octobre 2014

Pauvert, Sade, Bourgeade et les autres


Jean-Jacques Pauvert – 1926-2014.

Sous l'appellation bientôt aussi officielle qu'elle est disgrâcieuse de "porno pour mamans", un raz-de-marée éditorial de romans Harlequin déguisés sous livrée S.M. de pacotille déferle continument depuis des mois suite au succès des médiocres Fifty Shades of Grey. Neutralisation de la transgression, qui devient objet de consommation courante s'affichant par présentoirs entiers, bien en vue désormais, au premier rang des "grandes surfaces culturelles". Réduction du fantasme à un éventail morne de choix multiples pour magazine pseudo-branché, tandis que l'époque carbure toujours autant à la moraline. Soit dit en passant, gageons que qui chercherait au milieu de ces étalages de nuances de jaune, de tons de bleu, de teintes de rouge, etc., Venezia, inédit posthume de Pierre Bourgeade que les éditions Tristram nous offrent en guise de contribution à la "rentrée littéraire", aurait probablement à aller fouiller plus loin. Il est vrai que c'est d'une autre trempe. Deux Américaines milliardaires et fétichistes, l'une infirme de naissance, l'autre octogénaire, entourées de quelques gigolos un peu minables et d'une troupe d'acteurs actionnistes, s'adonnent jusqu'à ce que mort s'en suive à leurs délires dans les chambres d'un hôtel de luxe complaisant. Entre farce grotesque et théâtre de la cruauté, le récit est servi par un style, comme toujours avec Bourgeade, économe, clair, vif, qui va à l'os. Je prendrais volontiers le pari qu'il y a plus de littérature dans ces cent pages imprimées gros que dans bien des pavés de "romance érotique" d'E.L. James, Sylvia Day et consorts ; et ce n'était pourtant pas faute pour Bourgeade de se méfier de la "littérature" !


Un autre auteur, pourtant, est pour ainsi dire plus chanceux, et a droit à une large place au soleil à côté des autres : Sade. Jadis banni des mémoires, le marquis est désormais à la mode. À la veille du bicentenaire de sa mort, il est partout (même en couverture du Point !), lui qui avait réclamé qu'on sème des glands sur sa sépulture afin que "le terrain de ladite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il l'était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre comme je me flatte que ma mémoire disparaisse de la mémoire des hommes". Deux grandes expositions à lui consacrées s'apprêtent à ouvrir leurs portes, l'une au Musée d'Orsay à Paris codirigée par Annie Le Brun, l'autre à la Fondation Bodmer près de Genève sous l'égide de Michel Delon (la confrontation risque d'être sportive), et à défaut de taillis ce sont les publications qui fleurissent. On peut les trouver, bien en vue elles aussi, sur les présentoirs des Fnac, tenant le milieu entre les classiques au programme du bac ou des prépas, et les volumes de "mommy porn". On se demande confusément lequel est censé justifier l'autre. On n'ose se demander ce que le premier concerné lui-même en eût pensé. La disparition ce week-end de Jean-Jacques Pauvert nous rappelle, s'il en était besoin, qu'il fut sans nul doute possible l'artisan clé de ce passage de l'ombre absolue à la lumière écrasante : au sortir de la seconde guerre mondiale, à vingt ans, il publia pour la première fois au grand jour, et au prix de plusieurs années de procès, l'œuvre intégrale de Sade. 

 
Et on finirait presque par croire que Sade se venge, car ce coup d'éclat fondateur éclipse à peu près tout le reste de la carrière de Pauvert dans les notices nécrologiques médiatiques. Tout au plus certaines évoquent-elles aussi Histoire d'O de Pauline Réage (dont il mit vingt ans à écouler le tirage original). C'est oublier, entre autres choses, les derniers essais de Breton, Bataille tiré de l'anonymat et Roussel de l'oubli posthume, la première traduction française de La Désobéissance civile de Thoreau, des republications de textes de Georges Darien ou de René Crevel aussi bien que de Victor Hugo ou du Littré, et des titres comme L'Astragale d'Albertine Sarrazin, Lourdes, lentes... et le diptyque des Chasseurs d'André Hardellet, Le Bain de Diane de Pierre Klossowski... Pas si mal, pourtant ! Car si, dans un essai publié en marge du procès d'Eden Eden Eden de Guyotat (et judicieusement reproduit récemment sur le blog de Charles Tatum), "JJP" affirmait sa méfiance vis-à-vis de l'argument de la qualité littéraire quand il sert, si j'ose dire, de cache-sexe pour légitimer la censure du moment qu'on ne l'applique qu'aux autres, l'éditeur engagé pour une totale liberté d'expression ne s'en doublait pas moins d'un "lecteur amoureux" sûr de ses goûts. L'engouement actuel autour de l'excellent ami Donatien (comme dirait le duc d'Auge) le laissait, paraît-il, sceptique, se félicitant que ces textes soient maintenant disponibles mais doutant qu'ils soient  véritablement lus par les foules, ni, d'ailleurs, destinés à l'être. Il est certain que les amateurs de PDG à cravaches BCBG et de vierges secrétaires énamourées actuellement en vogue, qui chercheraient en Saint-Fond, Dolmancé, Eugénie, Justine ou Juliette des ancêtres mignardement emperruqués de leurs héros, vont au devant de sérieuses déroutes. S'il ne reste pas grand chose dans la France d'aujourd'hui du spectre de la censure institutionnelle, la question de ce qui mérite d'être lu (ou vu, ou entendu) ne s'en pose qu'avec d'autant plus d'acuité au choix de chacun. Cela fait deux choses pour lesquelles on peut remercier Jean-Jacques Pauvert de ses contributions.

4 commentaires:

  1. Annie Le Brun signa un remarquable essai, superbement intitulé "Soudain un bloc d'abîme, Sade" (Pauvert affirmait à juste titre qu'elle le lisait 'au laser') ; de Bourgeade, on retient "L'Empire des livres" et "Pitbull", ainsi qu'une préface à un bel album de photographies de Brigitte Lahaie ; Pauvert restera lié - parmi d'autres, en effet - à la publication de "Histoire d'O", antidote mystique à tous émules/épigones de la milliardaire (sans doute) E. L. James, ancienne publicitaire recyclée dans le conte de fées pour jouvencelles (son héroïne se prénomme Anastasia, comme chez Disney !), cependant adoubée par ce farceur de Bret Easton Ellis : on peut (presque) le comprendre, tant le premier tome - pas le courage d'aller au-delà - ressemble à un rêve rose bonbon (et humide, bien sûr), comme s'il appartenait à la petite sœur SM de Patrick Bateman, certes plus habile dans le maniement de rat à l'intérieur d'une bouteille que dans celui du fouet...

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  2. L'essai d'Annie Le Brun est effectivement superbe. Cela reste, dans une littérature devenue abondante sur la question, un des meilleurs textes consacrés à Sade. "Les Châteaux de la subversion", sur la littérature gothique, qu'elle avait aussi signé chez Pauvert à la même époque, vaut également la lecture si l'on s'intéresse au genre. Et malgré sa réticence à devenir une "spécialiste" de Sade, elle a continué jusqu'à aujourd'hui à y revenir régulièrement, on trouvera notamment pour en témoigner les recueils d'essais, conférences et autres chroniques "Sade, aller et détours" (Plon, 1989) et "On n'enchaîne pas les volcans" (Gallimard, 2006), sans parler de la place qu'il occupe régulièrement dans ses autres textes. J'ajoute que que l'exposition qu'elle a consacré il y a deux ans à Victor Hugo, "Les arcs-en-ciel du noir", à la Maison Victor Hugo, était une merveille.

    Autant Le Brun est une surréaliste dans l'âme, au regard intransigeant sur la culture et la société contemporaines, qui cultive une position anti-académique, et pour qui Sade se définit par sa presque absolue singularité, autant Michel Delon est un type achevé de mandarin universitaire, dont l'ombre s'étend sur les trois quarts (au bas mot) de ce qui se fait en France en matière de recherche et d'édition sur le XVIIIe siècle, et qui s'attache à montrer tout ce qui lie Sade à la littérature et la philosophie de son temps.

    Que les deux approches aient chacune, je pense, leur légitimité, témoigne pour la richesse de l'œuvre sadienne.

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    1. Sans oublier l'exposition sur le romantisme noir l'an dernier à Orsay :
      http://www.latribunedelart.com/l-ange-du-bizarre-le-romantisme-noir-de-goya-a-max-ernst

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    2. Exposition sublime, à en juger par le catalogue en ma possession à défaut d'avoir pu me rendre sur place. Mais Annie Le Brun n'en était pas organisatrice, Elle n'a fait qu'écrire quelques pages (pas ses plus inspirées, d'ailleurs), dans le catalogue justement.

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